La capitale belge a vécu une journée sous haute tension. Des milliers d’agriculteurs, venus de plusieurs pays européens, ont convergé vers le quartier européen, bloquant les principaux axes routiers à l’aide de tracteurs. À proximité du bâtiment Europa, où se tenait le sommet des chefs d’État et de gouvernement de l’UE, les forces de l’ordre ont eu recours aux gaz lacrymogènes et aux canons à eau pour disperser les manifestants, qui lançaient notamment des œufs et des pommes de terre.
Un second rassemblement s’est tenu place du Luxembourg, non loin du Parlement européen, traduisant l’ampleur d’une mobilisation déterminée à faire entendre son opposition à l’accord UE–Mercosur.
Un accord commercial de plus en plus contesté
Négocié pendant près de 25 ans, l’accord prévoit la suppression progressive des droits de douane sur la quasi-totalité des échanges entre l’Union européenne et cinq pays sud-américains ( le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay, le Paraguay et la Bolivie ) sur une période de 15 ans. Une fois ratifié, il concernerait un marché de près de 780 millions de consommateurs et environ un quart du PIB mondial.
Mais le texte se heurte à une résistance croissante, notamment dans le secteur agricole européen. Les opposants dénoncent une concurrence jugée déloyale et craignent un affaiblissement des normes environnementales et sanitaires de l’UE.
Paris et Rome en première ligne de l’opposition
La France maintient une opposition ferme. À son arrivée au sommet, le président Emmanuel Macron a réaffirmé que l’accord, en l’état, ne pouvait être signé. « Nous ne sommes pas prêts. Cela ne fonctionne pas », a-t-il déclaré, appelant à de nouvelles négociations dès janvier. Paris réclame notamment des garanties économiques, des règles environnementales renforcées pour les pays du Mercosur, ainsi que des contrôles accrus dans les ports européens.
L’Italie a rejoint cette position. La cheffe du gouvernement, Giorgia Meloni, a jugé la signature « prématurée » et insisté sur la nécessité d’« garanties réciproques adéquates » pour protéger l’agriculture italienne. Ce ralliement confère à la France un poids suffisant pour bloquer la signature du texte, qui requiert l’approbation d’au moins deux tiers des États membres.
Une fracture stratégique au sein de l’Union
À l’inverse, l’Allemagne plaide pour une conclusion rapide. Le chancelier Friedrich Merz a averti qu’un report ou un abandon affaiblirait la crédibilité internationale de l’Union européenne. Pour Berlin, l’accord constitue un levier stratégique face aux politiques commerciales des États-Unis et à l’influence croissante de la Chine en Amérique latine.
Cette analyse est partagée par plusieurs experts, qui estiment qu’un échec de l’accord pourrait rapprocher davantage les économies sud-américaines de Pékin. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, défend également le texte, y voyant un moyen de réduire les dépendances économiques de l’UE grâce à un réseau élargi d’accords de libre-échange.
L’Amérique du Sud mise sur l’Europe
Malgré les tensions politiques internes au Mercosur, les dirigeants sud-américains affichent leur détermination. Le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva, hôte du prochain sommet, fait de la signature de l’accord un enjeu majeur de sa crédibilité diplomatique, à l’approche des élections générales. Il a récemment exprimé son agacement face aux réticences françaises et italiennes, estimant que le moment était décisif.
L’Uruguay, par la voix de son ministre de l’Économie, Gabriel Oddone, se dit confiant quant à une approbation imminente, tandis que le président argentin Javier Milei, proche idéologiquement de Donald Trump, soutient également l’accord, appelant à faire du Mercosur un outil offensif d’accès aux marchés mondiaux.
Alors que la signature de l’accord reste incertaine, la mobilisation des agriculteurs et les divisions politiques au sein de l’Union européenne illustrent les tensions entre ambitions géopolitiques et préoccupations sociales. Le sommet de Bruxelles pourrait ainsi marquer un tournant décisif pour l’avenir des relations commerciales entre l’Europe et l’Amérique du Sud.
E.KUYO, SRC : euronews